D’abord il avait plu pendant une bonne partie de l’après-midi rendant les ruelles du village impratiquables. Tayeb se demandait encore ce qu’il lui avait pris d’accepter de venir passer son été à la merci des piqûres de moustiques et des odeurs pestilentielles. La nature, lui avait-elle dit. Si côtoyer le mulet du voisin, les poulets de Lalla Mbarka et les vaches de Haj Sadiq signifiait l’appel de la nature il était bien servi. Après, la prestation de doc Charlastan ce matin; les poubelles amoncellées vestiges du souk, véritable festin pour les animaux du coin sans compter les insectes, empestaient l’air. Lui qui aimait le poulet s’était juré de ne plus en manger dans le village et encore moins en demander aux nombreux boucher du village.
Roqaya, elle, vaquait à la préparation de son fameux souper. Elle le taquinait quand il se bouchait les narines. Je pensais avoir épousé un homme viril. Je t’en ferai voir de la virilité si seulement je pouvais te toucher un instant eut-il envie de dire. Il se retint au dernier moment. Il savait ce qu’il aurait eu à encourir si cette si petite phrase, si vraie par ailleurs, avait été prononcée. Il se mit à toucher le géranium odorant pour ne pas lui répondre et alla jusqu’à imaginer son odeur entre ses doigts. La virilité selon Roqaya devait-elle impliquer un estomac en béton armé? Son estomac se contracta si subitement qu’il pensa étouffer.
Que cherches-tu continuait-il à se demander depuis ce matin. Un geste, un regard, un sourire affectueux? De la compréhension? Un soupçon de complicité, ne serait-ce que quelques secondes de pure communion.
Dire que Roqaya avait toujours été une femme froide et distante serait mentir. En fait, plus elle enfantait plus elle l’éloignait et s’éloignait de lui. Il avait souvenir des premières rencontres. Elle, timide et rougissante. Lui, hardi et impatient.
Bien entendu, il avait connu bien des femmes charmantes et intelligentes. Mais il y avait en elle quelque chose que les autres, lui semblait-il, n’avaient pas : sa candeur similaire à celle des jeunes débutantes. En fait, elle le séduisit par son silence. Il ne supportait pas les femmes qui lui tombaient dans les bras, mûres et juteuses. Prêtes á être consommées. Elle, par contre, avait cette beauté virginale. Il lui suffisait de l’effleurer pour voir sa peau satinée s’hérisser. Avec les années il vint à croire que ce n’était là qu’un stratège d’ingénue aspirant à devenir femme fatale. Il en était devenu obsédé. Lui qui aimait la présence des autres femmes, qui aimait leurs caresses, leurs taquineries, leurs longs soupirs amoureux, leurs voix chatoyantes et suppliantes lorsqu’il les accompagnait au seuil du plaisir, se détourna complètement de ses amantes aimantes. Il n’en avait que pour Roqaya. Elle était son Ishtar. Il devenait Samson et lui offrait sa force sachant fort bien qu’elle le castrerait encore plus de ses froids silences et ses ce n’est pas le moment, j’ai mal à la tête, on va nous entendre, plus tard, mais t’es devenu insatiable ma parole. Dès lors, il se recroquevillait, il se faisait petit, conciliant, attendait patiemment, comptait les jours, les heures, les minutes, les secondes, espérait ardemment un regard chaleureux, une caresse, un baiser. Non, Roqaya n’en avait que pour ses enfants, sa famille, ses amies et ses interminables conversations téléphoniques. Rares étaient les moments de grâce. Le dernier remontait au début de l’été. Un orgasme contre une maison de vacances. Il était convaincu d’être un objet consentant. Objet se mit-il à répéter, objet, simple objet, insignifiant petit objet, juste bon à inséminer, un misérable petit membre objet qui rétrécissait telle une peau de chagrin et dont la belle ne voulait plus. Il se ressaisit et se réconforta en pensant au bon vieux temps. Quelle période préférait-il? En fait, toutes les saisons de sa vie semblaient s’être donné rendez-vous à l’automne.
Son ami et professeur de mythologie comme il se plaisait à le surnommer lui avait parlé de Demeter. Déesse malgré elle de l’agriculture. Demeter avait une fille, Perséphone, que Hadès, maitre du pays de morts, avait enlevée. Chagrinée par la disparition de sa fille, elle en oublia la terre qui faute de soins condamna Olympe à la famine. Tu vois, elle ressemble à une autre déesse d’un pays plus lointain connue sous le nom d’Amarestsu déesse soleil. Son ami le perdait dans ses histoires de dieux lointains. Bref, le comportement de Demeter ne plut pas à Zeus car la famine fallait prendre ça au sérieux. Zeus envoya donc Hermes rencontrer Hades et ramener Perséphone. Cette dernière avait dégusté un miniscule grain de grenade ce qui la condamnait à passer sa vie sous terre, parce que dkhoul l7amman machi b7al khroujou. Mais ils en arrivèrent à un accord. Perséphone irait voir sa mère en automne au moment où la terre se reposait et retournerait vers Hades pour les trois autres saisons.
Tayeb était perdu dans l’univers de la mythologie. Il se demandait si son ami n’en faisait pas un peu trop.
Mais, voilà, avec ou sans la mythologie; Tayeb vivait, bien secrètement, son automne qui semblait effacer les autres saisons. Son univers pensait-il n’était que grisaille et les bourgeons de son être n’obéissaient qu’aux rares et si espacées caresses de Roqaya. Autant dire qu’il se sentait telle une terre craquelée. Il n’était pas aussi cultivé que son ami, mais il savait pertinemment bien que cet amour qui le consumait, ce désir qui l’aveuglait, ce vide qu’il acceptait, cette carence qui le minait, tout ceci ne pouvait être partagé par Roqaya. Il était semblable à un chaton aux mains d’un jeune enfant. Il se laissait caresser et soudain se faisait tasser. Il avait depuis longtemps abandonné la moindre rebellion. Elle l’avait maté, complètement vaincu et pourtant il ne voulait point de se délier de ses chaînes. Il avait signé son acte de soumission et attendait sa délivrance.
-‘C’est bien toi, Tayeb! Les invités arrivent bientôt et tu fais ton fainéant. Mais pourquoi ai-je épousé un homme de la sorte?!’
Les paroles de Roqaya le criblèrent de toutes parts. Il baissa les yeux, chercha à respirer, se leva et sortit sans la regarder. Dehors, le village se remettait de l’orage. Les vieux étaient sortis et discutaient entre eux par groupes de trois ou quatre, les enfants couraient dans tous les sens. Il longea la rue boueuse, tourna à droite et se mit à marcher vers Tnine Al Gharbia. Derrière, les nuages avaient déserté le ciel et l’on pouvait deviner les vagues s’écraser avec fracas contre la falaise.
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